Le Caire, une biennale forcément politique

 

Abandonnée depuis 2011, la biennale d’art du Caire renaît sous la houlette de l’artiste égyptien Moataz Nasreldin. Programmation, format, lieux : tout y prend une dimension politique.

lecaire

© – Le Journal des Arts – n° 448 – 8 janvier 2016

Les salles d’expositions et les ateliers d’artistes alternent avec un encadreur, un fabricant de lampes, un fondeur, un céramiste. À vingt minutes au sud de la place Tahrir, à quelques encablures du Musée copte du Caire dans le quartier de Fustat, l’artiste égyptien Moataz Nasreldin a fondé en 2008 le Centre culturel Darb 1718. Le petit lotissement en « U » comporte une quarantaine de maisons, entre lesquelles se tisse le lien entre l’art contemporain cairote et l’artisanat traditionnel égyptien, garant de l’ancrage social du projet. Artistes et artisans y assurent une petite économie locale et un cadre de vie agréable.

C’est dans ce lieu de relative quiétude qu’est née l’idée de refonder la biennale d’art contemporain du Caire. La douzième et dernière édition s’était déroulée à l’hiver 2011, s’achevant aux premiers jours d’occupation de la place Tahrir. À l’époque, une douzaine de lieux institutionnels ou indépendants avaient accueilli des expositions, dont Darb 1718. La biennale n’a pas survécu à la révolution. Avec ses amis d’Égypte et d’ailleurs, avec les Italiens, Français et Brésiliens en résidence à Darb 1718, Moataz décide de monter une Off Biennale Cairo, et de la sous-titrer « Something else ». Un nom aujourd’hui inadapté, puisqu’aucun « in » n’existe plus. « Nous avons simplement voulu créer autre chose », explique-t-il.

Pour codiriger l’événement, il invite Simon Njami, ancien directeur artistique des rencontres de Bamako. Critique, commissaire d’exposition et grand voyageur, Simon Njami invite une cinquantaine d’artistes dont une petite moitié d’Égyptiens : « Pour s’inscrire sur le long terme, il ne faut pas créer un événement hors-sol, pâle copie d’une biennale de Venise sans moyens. » Parmi les Égyptiens présentés, une vingtaine a été sélectionnée sur dossier, à la suite d’un appel à projet diffusé sur les réseaux sociaux. « Nous voulons faire venir un public local. Or les premiers visiteurs seront les proches des artistes, notamment ceux qui ont été sélectionnés pour la première fois dans un événement légitime. D’où l’équilibre à trouver dans la programmation. » À son tour, il invite une dizaine de commissaires italiens, tunisiens, scandinaves, à investir d’autres lieux du centre-ville : trois appartements, un vieux cinéma, le Goethe Institut…

L’islam radical et la répression stigmatisés
Des performances précèdent chaque vernissage. Une première figure la lutte, une autre le deuil, une autre la liberté d’expression. Les conférences sont inégales, mais n’évitent pas les sujets de fond : l’art contemporain et la liberté d’expression, la restitution du patrimoine égyptien… C’est peu dire que la politique est au cœur des débats. Comment pourrait-il en être autrement, quand la majorité des artistes, venant du monde arabe, propose une œuvre rejetant autant l’islam radical que les régimes répressifs qui s’offrent en alternance ?

À Darb 1718, l’installation d’ouverture est un des clous géants de Yazid Oulab (algérien), délicatement suspendu et pointant au sol le centre d’un motif de céramique. Quelques mètres plus haut, une sculpture de miroir brisé reflète les autres œuvres, dont de fines créations verrières de Yasmine El Meleegy (égyptienne), qui évoquent le corps, l’architecture, la chimie… Plusieurs installations géantes illustrent aussi l’inhumanité urbaine du Caire : tantôt désert, tantôt champ de ruines. Aucune représentation de femmes nues, mais la présence de leur corps est envahissante. Le propos politique n’est jamais outrancier, pourtant on perçoit une certaine violence. Le pouvoir n’est pas nommé, mais il est partout. Chaque salle semble ainsi en équilibre, portée par le souffle de la transgression et tenue par une autocensure plus ou moins contournée.

Au centre-ville, Nabil Boutros est à l’inverse dans la performance provocatrice : le plus reconnu des Égyptiens présents (il expose en ce moment une série d’autoportraits à l’Institut du monde arabe, à Paris) prépare des affiches politiques parodiques du pouvoir, à placarder dans différents quartiers du Caire. Au jeu de la transgression, le « pavillon tunisien » imaginé par Olfa Feki offre un beau dialogue autour de l’image du corps, social ou intime. Entre les photographies des bains de vapeur masculins par Sophia Baraket et les nus féminins (photos) de Sabri Ben Mlouka, deux rendus photographiques radicalement différents évoquent pourtant les mêmes interdits vacillants, en Tunisie comme en Égypte.

Enthousiasmante, cette « off biennale » a le mérite et le courage d’exister. Reste à savoir si l’évolution du contexte politique permettra de la pérenniser. Ce serait à de nombreux égards salutaire.

 

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