Barthélémy Toguo « La main de l’Afrique », nommé pour le Prix Marcel Duchamp 2016

Kader Attia, Ulla von Brandenburg, Yto Barrada et Barthélémy Toguo sont les quatre artistes en lice cette année…

C’est Gilles Fuchs, président de l’Adiaf, qui a dévoilé jeudi chez Artcurial les noms des quatre artistes nommés pour le Prix Marcel Duchamp 2016. Il s’agit du français Kader Attia, connu pour ses installations inspirées par l’actualité ; Ulla von Brandenburg, artiste allemande résidant à Paris, spécialisée dans les tableaux vivants ; le peintre camerounais Barthélémy Toguo, réputé pour ses œuvres polymorphes mettant en avant le voyage et l’exil ; la photographe franco-marocaine Yto Barrada, dont le travail inclut photographies, sculptures, éditions et installations.

Peu d’artistes d’origine africaine peuvent se targuer d’avoir une reconnaissance internationale. C’est pourtant le cas de Barthélémy Toguo. L’homme en impose par sa prestance avec son visage au crâne poli et un regard d’une intensité impressionnante qui dégage un vif besoin d’entrer en relation avec ses interlocuteurs. D’emblée, il exprime son engagement  « ma démarche s’inscrit en droite ligne dans la cohérence d’une recherche critique débutée dès 1996 avec les Transits, The New World Climax en 2000, Purifications et Head above Water en 2004, Climbing Down en 2005 et The Time en 2011. Mes propositions formelles, ma démarche éthique, mon vocabulaire esthétique convergent au long cours pour Aller vers l’Autre, les Autres, par empathie; au fond, ce qui m’anime dans mon travail créatif vise à compatir ». Une rencontre avec cet artiste engagé et passionné ne laisse jamais indifférent. A son contact, on perçoit aussitôt le feu intérieur qui l’anime, à l’écoute, en éveil, mais aussi à l’aguet. Il cherche à savoir qui vous êtes et ce que vous pensez. L’artiste ausculte le monde dans lequel nous vivons, prends son pouls. Il est cet être sismographe qui capte, capture et transforme ce que l’époque produit. Il enregistre, mais aussi filtre et distingue. Il porte son regard sur notre société et propose par ses visions, ses formes éclectiques (dessins peintures, installations et performances) une perception propre et son point de vue. Il pointe et désigne les contorsions et compromis, les soubresauts et les mutations du monde devenu global. Il est un « artiviste ».

Bathélémy Toguo a participé l’année dernière à la biennale de Venise où il a présenté en une grande installation, soixante-quinze sculptures en bois représentant des tampons administratifs géants sur lesquels on peut lire des phrases ou fragments d’écrits qui parlent d’exil et de migration, de la violence urbaine, de la militarisation, des nouvelles maladies : « faites l’amour pas la guerre », « nous sommes tous des enfants d’immigrés » tous sujets inscrits dans une actualité brûlante. « C’est un regard sur ce qui se passe dans nos grandes métropoles, sur la situation de la politique actuelle avec la militarisation des polices urbaines, les civils armés, etc. Ce sont des clameurs en écho à ce que les populations endurent». « L’installation « Urban Requiem » médite sur nos destins contemporains, c’est un cri, une messe consacrée, voire une cérémonie à la mémoire de ceux qui endurent l’injustice, la matrice de toutes les souffrances de notre monde. In Memoriam. » précise-t-il « Urban Requiem me permet d’accomplir cet aller-retour et instruire le constat social, armé de slogans, de signaux, de clameurs, du sanglot, du rire et des prières, des sentences du peuple qui gronde». Si vos pas vous ont menaient à Venise cette installation valez le détour par la force visuelle de ses propos ! Et de la profondeur des réflexions de Barthélémy Toguo quand il déclare que «la vie, c’est la beauté qui côtoie la laideur, la solitude qui côtoie la souffrance. C’est l’ensemble des ressentis humains qui m’intéressent. Partout, tout le temps.»

La compétition s’annonce donc intense entre les quatre  nommés, et  il faudra attendre jusqu’au mardi 18 octobre 2016 pour connaître le lauréat du prix qui couronne l’artiste «Made in France».

Et ce cru 2016 du prix Marcel Duchamp, devrait être fort intéressant car ces quatre artistes vedettes vont se le disputer. Au cœur de cette compétition, aussi, une image de la France et une vision plus ou moins politique de l’art.

L’enjeu est de taille puisque le nouveau format de ce prix porté conjointement par l’ADIAF (Association pour la Diffusion Internationale de l’Art Français) et le Centre Pompidou, inauguré pour cette seizième édition, prévoit une exposition collective – et non plus du seul lauréat comme auparavant – présentée pendant trois mois, du 12 octobre 2016 au 16 janvier 2017, à Beaubourg, au sein des 650 m² de la Galerie 4 qui remplacera l’Espace 315.

Kader Attia, de Paris à Berlin

Certains sont de retour, comme Kader Attia, déjà célébré à la dernière Documenta de Kassel (The Repair’s Cosmogony, 2013) et à la dernière Biennale de Lyon (son labyrinthe de vidéos et de débats, Reason’s Oxymorons, 2015, a été le coup de cœur de nombreux visiteurs)… Il concourait déjà pour le Prix Marcel Duchamp 2005 face à Gilles Barbier, l’évadé des Tropiques, Olivier Blanckart, le plus enflammé des pourfendeurs, et Claude Closky l’immatériel qui en fut le lauréat.

Ghost, 2007, de Kader Attia avait transformé les crayères de Pommery en cave fantôme où ses femmes absentes étaient parquées dans le noir. On a revu cette spectaculaire armée d'ombres vides à la Saatchi Gallery de Londres.

 

Ulla aux antipodes

Née en 1974 à Karlsruhe, à la frontière allemande et aux portes de l’Alsace, installée à Paris depuis 2005, Ulla von Brandenburg est, elle aussi, une chouchou des biennales.ulla palais de tokyo.png

          Palais de Tokyo, Colors

Avec Street, Play, Way, 2014, elle avait tendu magiquement des voiles de bateaux pour recréer un théâtre de l’évasion sur le site pénitentiaire historique de Cockatoo Island pour la 19e Biennale de Sydney dont le thème était Imagine What You Desire.

Avec Kulissen, 2011, elle avait fait tomber d’immenses rideaux de scène en épais papier froissé, aux couleurs de pivoines, vraie bouffée d’illusions et de sensations au cœur de la Sucrière, répondant parfaitement au thème lancé par la commissaire argentine de la 11e Biennale de Lyon, Une terrible beauté est née.

À la Biennale de Venise 2009, son installation Singspielmêlait architecture et vidéo, contemplation et performance du visiteur, renvoyé à la théorie des couleurs du psychanalyste suisse Max Luscher, à l’entrée de l’Arsenal.

Théâtre chanté, narration vocalisée, mise en scène décalée, alternance du chaud et du froid, abstraction désincarnée, cette artiste multi-media est au cœur de toutes les tendances expérimentales et inter-disciplinaires qui passionnent le public hyper-connecté d’aujourd’hui.

La main de l’Afrique

Prodigieux aquarelliste, Barthélémy Toguo à sa table de travail.

Né en 1967 au Cameroun, Barthélémy Toguo vit et travaille entre Paris, Bandjoun dans son pays (il y a créé Bandjoun Station, espace de vie avec une salle de spectacles de près de 1000 places et trois plateaux d’exposition, dont l’une dédiée à une collection d’environ 1000 œuvres d’art contemporain et d’art classique) et New York.

Le commissaire de la Biennale de Venise 2015, le Nigérian qui œuvre entre Munich et New York, Okwui Enwezor, lui a donné toute sa place à l’Arsenal (Biennale de Venise 2015) dans son exposition internationale à la thématique fort politique, All The World’s Futures (136 artistes exposés dont 89 pour la première fois à Venise). Son installation s’appelait Urban Requiem –10 échelles en acier, 105 tampons en bois, 105 empreintes de bois gravé sur papier – et était une création pour la 56e Biennale de Venise.

The Perfect Wedding, 2014, aquarelle sur papier marouflé sur toile (240 x 240 cm) © Courtesy Galerie Lelong & Bandjoun Station / Photo Fabrice Gibert

Lui aussi a souvent eu les honneurs de la Biennale de Lyon, plutôt comme sculpteur que comme peintre.

Les collectionneurs français gardent une tendresse particulière pour cet artiste vibrant qui se révéla chez la galeriste parisienne Anne de Vilzlepoix avec des aquarelles hantées d’esprits sorciers, de fétiches et de femmes éternelles, des visions africaines plongées dans une tradition de peinture européenne. Des œuvres tout simplement splendides.

Enfin, un voyage de l’Atlas jusqu’à Nîmes

Née en 1971 à Paris, la franco-marocaine Yto Barrada qui vit et travaille entre Tanger et New York, a été, elle aussi, vue et remarquée à la Biennale de Venise 2007 et à celle de 2011.

Le Carré d’Art à Nîmes présente jusqu’au 13 mars Faux Guide, la poursuite de son exploration de l’identité marocaine et la question des origines.

Ainsi, le film Faux Départ est «un voyage à travers des paysages des montagnes de l’Atlas et la description du travail des faussaires. C’est à la fois une réflexion sur les temps géologiques, l’histoire de notre planète mais aussi celle de la France», explique le Carré d’Art.

Yto Barrada, Tables d'écoliers de la serre, ferme pédagogique, Tanger, 2011 C-print (150x150 cm)Courtesy de l'artiste et la Galerie Polaris, Paris

Ses premiers projets à la fin des années 1990 étaient liés à la ville de Tanger au Maroc. Elle y révélait les processus de globalisation et les espoirs d’individus dans une émigration possible vers l’Europe. Une série de photographies présente un ensemble de jouets d’enfants d’Afrique du nord conservés au Musée du Quai Branly à Paris.

Un autre ensemble d’œuvres fait directement référence aux fouilles archéologiques qui se déploient dans le Sahara, la découverte de fossiles mais aussi le marché florissant des faux. Cette fille de deux intellectuels et militants marocains a déjà été primée. En 2011, elle a été nommée Deutsche Bank Artist of the Year et a reçu l’Abraaj Prize en 2015.

Le jury international 2016 va de Bernard Blistène, directeur du Musée national d’art moderne (MNAM) à son homologue de Reina Sofia à Madrid, Manuel Borja Villel, de Gilles Fuchs, président de l’ADIAF, à Iwona Blazwick, directrice de la Whitechapel Gallery de Londres, en passant par les collectionneurs Laurent Dumas (Villa Emerige) et Erika Hoffmann (la grande référence de Berlin dont la collection privée assez époustouflante se visite pieusement, patins de feutre au pied) . Il aura donc fort à faire.

Les plus avisés notent «que trois des quatre candidats – Kader Attia, Barthélémy Togo et Yto Barrada – sont des artistes de plus de 40 ans qui interrogent les questions postcoloniales, parfois avec excès, créant même une ambiguité entre culture et identité».

 

Sources : Le Figaro Culture, Collection Société Générale et Connaissances des arts

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